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Je jette l'éponge

Nous avons fait le choix de vous livrer un entretien entre un adhérent de la première heure et un membre du conseil d’administration de l’association. La déception de ce gradé, qui a choisi l’anonymat, transpire à travers son témoignage. Il reflète une réelle interrogation sur l’intérêt d’un engagement professionnel dont on ne sait plus à quoi il mène. Résultat, il a décidé de « jeter l’éponge » en faisant valoir ses droits à pension après 36 années de service et avant la limite d’âge.



« J’ai 56 ans, je suis en CORG après 28 ans de brigade et je ressens une pesanteur hiérarchique malsaine dans mon travail de tous les jours. J’aurais bien continué jusqu’à la limite d’âge, j’avais encore un peu de marge mais vu les conditions de travail actuelles j’arrête. Je jette l’éponge.


Quelles sont les raisons de cette décision ?


Je croise beaucoup trop d’officiers qui ne font aucun cas de l’humain et qui n’ont, pour beaucoup d’entre eux, que de l’indifférence à l’égard de leurs subordonnés. Par excès de confiance ou riche d’une expérience qu’ils n’ont pas, ils ignorent tout de l’essence même du commandement, du sens de l’humain, de l’exemplarité et du courage qui font les vrais chefs. Ils sont incapables de soutenir et d’encourager. Ils se moquent de tirer vers le haut, de rayonner par l’exemple ou d’encourager d’un regard, d’un sourire bienveillant ou d’un simple mot.

Moi, je démissionne parce que je n’en peux plus d’être aux ordres de tels hommes et de n’être jamais reconnu. D’autres copains sont partis avant moi et d’autres le feront après. On attend le bon moment en opportunité pour partir. Moi je sais depuis toujours qu’un gendarme heureux de servir, qui se sent bien, considéré, accompagné et qui a le droit à l’erreur, est un gendarme qui demeurera en service en dépit des difficultés du métier, de la complexité de la procédure pénale et des réalités judiciaires.


Y a-t-il des exemples pour illustrer ce constat ?


J’ai passé ma plus grande partie de gendarme sur le terrain. C’était déjà compliqué avec un durcissement de nos « clients » et une mise en cause facile et quasi systématique par notre commandement de nos actions. Pas assez de ceci, pas assez de cela avec comme seuls indicateurs, des statistiques et des chiffres sans jamais tenir compte de la lourdeur des procédures. Prendre un numéro de courrier est une chose, traiter le dossier en est une autre. Usé par un système opérationnel dans lequel je ne me reconnaissais plus j’ai demandé un poste d’opérateur au centre opérationnel et de renseignement (C.O.R.G). Et même là on rogne sur les effectifs et les heures, on passe de l’essentiel à l’accessoire.

Dans un passé récent, les nuits on venait prendre le quart en tenue plus légère, genre jogging "Vétigend" avec le polo M.O. noir allégé et port des écussons. C’est désormais interdit par le commandant de groupement qui s’inspire des policiers et des pompiers qui travaillent la nuit en tenue. Mais eux, ils sont une dizaine à assurer les mêmes missions que nous à deux et que ce qui se comprend à une échelle de dix l’est moins à l’échelle d’un binôme.

On nous argumente cette décision par un souci d’exemplarité. Alors que l’on voit passer l’officier de permanence en tenue bourgeoise, visiter la salle, en soirée ou le week-end. Inspirons-nous de l’exemple du haut car chez les pompiers, le cadre d’astreinte est en uniforme ! Lorsque tu es sur le terrain tu ne vois pas et tu ne ressens pas les mêmes choses. Ici, on est proches des strates de commandement et de gestion et on voit des choses qu’ailleurs on ne verrait pas forcément.


Quelles autres causes sont-elles à l’origine de ce malaise ?


Les trous à l’emploi sont présents comme ailleurs. On rogne sur les effectifs, les horaires, sur la sécurité même, en demandant aux opérateurs du CORG, par exemple, de filtrer les entrées et les sorties de la caserne en lieu et place d’une présence physique au poste de police. Ça en plus du reste mais sans la capacité effective d’interdire, de filtrer et de contrôler les accès. Et puis comment faire la nuit et à deux au quart ?

On annonce que les personnels logés à l’extérieur de la caserne mais y exerçant, ne devront plus venir en véhicule pour des facilités de gestion et de parking. C’est bien connu, le froid, la pluie, la neige, ce sont des notions de civils ! Il en est de même pour le transport de certains effets volumineux, pas de passe-droit. Au pire, on peut prendre un véhicule de service pour aller et venir plutôt que sa voiture personnelle. Ces petits trucs pourris, ben ça me bouffe !

Même notre travail est régulièrement mis en cause. Avant en cas de problème, le chef de la division opérationnelle ou l’officier de permanence venait au quart et prenait la main en direct sur les incidents. Dans le jargon on parle de subsidiarité hiérarchique. Maintenant, on formalise tout avec l’envoi de mails pour fixer les éléments pour se couvrir au cas où.


D’où cette pression ? Ressentie ou imaginée ?


Depuis des années, dans toutes les administrations et on n’y échappe pas, on travaille sans produire véritablement. On fait de l’interventionnisme sans travail de fond et de proximité. L’idée de base est de ne jamais être à découvert juridiquement et/ou administrativement. On travaille selon des règles insipides pour clôturer les procédures et non pour trouver des auteurs. On brasse de l’air, on touche la solde et entre les deux on laisse sa fierté à la maison. Elle ne sert plus à rien dans ce monde où la déontologie prudente a pris le pas sur l’efficacité, où l’éthique remplace même le bon sens.

Je pars heureux car j’ai fait le job. Je voulais juste en parler. Demain, je vais remplir le questionnaire institutionnel réceptionné à la suite de ma demande de radiation.

Je ne pars pas aigri, non, juste désabusé !


Merci pour ce témoignage et bonne retraite camarade.





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