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La fraternité en gendarmerie




Dans les Armées, la fraternité tout comme l’altruisme est une valeur qui forge la cohésion dans l’esprit des militaires. Au-delà du discours aseptisé et des convenances de circonstances, cette valeur morale devrait être au quotidien, au sein des unités de la gendarmerie, une réalité. Elle pourrait être, comment dire ? Perfectible ? Bon, c’est ainsi, c’est la vie ! On n’est pas payé pour aimer son prochain et on peut entendre ici et là que le collègue, camarade selon un général, est juste une relation professionnelle du quotidien imposée par l’État. Les milliers de saisines, écrites ou téléphoniques témoignent trop souvent d’une déliquescence des relations humaines, professionnelles ou privées avec des conséquences qui favorisent une crise suicidaire.

 

Le volume de nos camarades qui ont décidé de partir avant l’heure en commettant l’irréparable nous oblige nous, association professionnelle nationale militaire « Gendarmes et Citoyens® » à réagir. 2024 commence à peine et le bruit sourd d’un corps qui tombe se fait déjà entendre.

 

On ne savait pas. Cela ne nous regardait pas. C’est un problème privé. Autant d’excuses visant à se dédouaner ou à s’exonérer d’une quelconque responsabilité morale.

 

Pourtant les hommes et les femmes qui vivent dans les unités de gendarmerie se connaissent, travaillent ensemble, sont voisins, les enfants jouent ensemble parfois. On se fait même la bise malgré l’héritage du feu contexte Covid. On le dit, un militaire ça n’a peur de rien !

 

Dans ce monde d’interactions continuelles on parle, on discute, on se dévoile volontairement ou accidentellement, on est observé, critiqué, noté, apprécié et parfois aussi détesté. Il est mal aisé de renoncer à ce qu’on est, à ce qu’on croit mais que fait-on pour être bien vu par crainte du « qu’en dira-t-on ».

 

La blemmophobie (1) a encore de beaux jours devant elle.

 

Il y a des camarades, des collègues qui rencontrent des difficultés, au boulot ou à la maison, parfois les deux. On le sait, on le sent mais par pudeur, aussi par lâcheté, on occulte les indices préalables et précurseurs à un trouble psychique pouvant mener au suicide. Le mot est lâché !

 

Je ne saurais aider mon collègue, confronté à une grande souffrance et qui, je le sens, est de plus en plus marqué par des idées noires. Je le connais, c’est un solide. C’est juste une mauvaise passe. Et puis, il doit sans doute avoir une part de responsabilité dans ce « bordel ». Le collègue est dans une impasse factuelle ou suggérée, sans doute temporaire et réversible, mais lui ne voit aucune issue. Il ne peut plus raisonner, coincé dans ce tunnel noir où il étouffe.

 

Pour les interventions surnommées parfois maladroitement de problèmes de « cas sociaux », on trouve bien les mots pour résoudre la situation. On est meilleur pour gérer les problèmes sociaux sur fond d’alcool, de violences, de cris chez les autres, qu’au cœur de notre communauté. Clairement, cette même performance n’existe pas en interne. Il y a bien entendu le retrait de l’arme de service et la consultation imposée chez le médecin militaire à l’initiative du commandement. C’est de l’institutionnel, un acte réflexe pour ne pas mêler la machine administrative à l’humain. J’ai presque envie de dire que c’est un début de solution inscrite dans l’urgence avec en périphérie une probable humiliation publique.

 

On lui a retiré son arme. Il est dépressif - suicidaire. Méfiez-vous ! Et dire que sans arme il ne peut même pas prendre le planton. Quel boulet !

 

On ne demande à personne de jouer les héros sans respecter ses propres limites et d’assumer seul la situation. En revanche, on doit pouvoir détecter les signes précurseurs d’une situation compliquée en construction. On doit être capable d’écouter sans juger en s’empêchant de dénoncer l’immoralité du suicide. Il n’y a ni courage ni lâcheté à mourir ainsi ! Comprendre la détresse, offrir du réconfort, demandez à reformuler pour bien verbaliser le contexte fait partie de la fraternité vendue et revendiquée.

 

On ne vous demande pas de résoudre un conflit conjugal, la perte d’êtres chers, des difficultés professionnelles, un problème de santé ou d’argent. Non ! Juste être là et prendre du temps pour écouter. Laisser parler est déjà un début de solution.

 

Il y a des outils accessibles tels le psychologue clinicien, l’assistante sociale, le médecin du service de santé des armées et même le conseiller concertation (hé oui, il n’est pas seulement élu par ses pairs pour des intérêts égoïstes).

 

Le dispositif interne de 1998 vise à améliorer la prévention des risques psychosociaux. Mais rien ne changera le regard bienveillant de son pote et de sa capacité à tirer la sonnette d’alarme avant l’irréparable. Les parents, enfants, conjoint, les amis de la victime que vous aurez sauvés d’elle-même vous remercient de votre empathie par avance. 

 

 

C I R C U L A I R E N ° 6 5 5 0 0 /G E N D /S R H /S D A P du 26 août 2009 relative à l’accompagnement psychologique des personnels de la gendarmerie nationale, à la prévention des risques psychosociaux et des situations professionnelles fragilisantes.

 

 

(1)    La blemmophobie est un trouble psychologique, caractérisé par une peur panique du regard des autres.

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